(FuturaMag 2030)

Dans son bloglivre « A l’ère de la glaciation familiale », le professeur Stack analyse la manière dont le réfrigérateur intervient et transforme la vie quotidienne.

Dans votre bloglivre, vous écrivez : « Je déteste les FrigiNets.  Ce sont des dictateurs qui gèlent  l’intelligence sociale d’une famille. » Pouvez-vous nous expliquer les raisons de votre colère contre cet objet ?

Le réfrigérateur dit intelligent  ou FrigiNet est omniprésent. La famille se repose sur lui pour toute la gestion de l’alimentation. Il gère les stock, fait les commandes, propose des menus… Cette technologie est coercitive. Par exemple, si un aliment est périmé, une puce le détecte et envoie un signal. Résultat, quand l’on ouvre la porte l’aliment est éclairé. Il est alors  difficile de passer outre la recommandation de jeter le produit alors qu’hier dépasser d’un ou deux jours de la date de péremption ne posait pas de problème.

En lien avec tous les commerçants, le réfrigérateur intelligent propose des menus adaptés aux prix du marché. Si vous avez envie de procéder à des modifications, libre à vous, mais à ce moment le réfrigérateur affiche le coût de votre désir. C’est très dissuasif !

Avec la porte qui se transforme en écran, il vous met en contact avec tous vos proches. C’est l’écran le plus utilisé de la maison. C’est lui qui assure la communication avec tous les objets pucés. S’il pleut, il affiche un parapluie et vous indique où vous l’avez posé. Si vous avez prévu d’aller jardiner, il vous reprécise de ne pas oublier de prendre les vêtements adaptés. A force, vous comptez sur lui pour gérer votre quotidien. Avant hier, on avait une série de numéros de téléphone dans la tête. Avec l’arrivée des téléphones personnels qui stockaient les numéros de nos proches, on a fini par ne plus les connaître. Avec le réfrigérateur intelligent, c’est le même processus. On ne prend plus le temps d’enregistrer dans sa mémoire la liste des choses à faire, on sous-traite notre gestion quotidienne à une machine.

Et puisqu’il rend des services bien utiles, pourquoi pas lui sous-traiter un peu de l’éducation de vos enfants.  Votre gamin a pris une plaquette de chocolat alors que cela fait nullement partie de son programme alimentaire, il l’indique,  voire, si l’option est cochée, lui fait quelques remontrances. Si nous n’avons pas de recul, je crains que se faire remonter les bretelles par la voix caverneuse d’un réfrigérateur cause de graves dégâts psychiques à nos enfants.

Et pour couronner le tout, les derniers modèles de réfrigérateur viennent de passer le test du Turing. C’est à dire qu’ils sont capables de discuter pendant une dizaine de minutes en faisant croire qu’ils sont humains. Même si l’échange est basique, j’imagine que des personnes fragiles perdent leurs repères.

 Je lis dans un autre billet : « Le principale effet de l’intelligence artificielle des objets est de diminuer l’intelligence des humains. Pouvez-vous nous expliciter ce lien ?

Je vais prendre quelques exemples. Aujourd’hui tous les lave-linge sont équipés de capteurs qui détectent les textures du linge. Alors qu’hier c’était évident pour tout le monde, aujourd’hui nous ne savons plus distinguer la laine du coton.

La voiture intelligente nous infantilise en nous imposant le respect des limitations de vitesse et des règles de conduite. Hier, nous étions responsable, aujourd’hui nous sommes devenus des irresponsables contrôlés.

Les joueurs intelligents du Net ont remplacé nos amis d’antan. Nous nous satisfaisons de pâles échanges machinaux et nous négligeons de plus en plus les échanges conviviaux qui développent notre intelligence sensible.

Nous ne pouvons plus nous passer des agents intelligents. Ces automates au QI machinal sont plus performants que les consultants, les journalistes ou les vendeurs d’hier. À pied d’œuvre 24 sur 24, ils balayent le Web et nous servent de l’information adaptée à notre consommation. Manquant de subtilité, ils nous gavent tous de la même manière et finissent par accomplir un clonage de nos pensées. Les surdoués de la bande, les agents conversationnels, entretiennent des discussions élaborées. Leur verbiage supplante le nôtre et nous perdons l’habitude de défendre nos points de vue. Et je pourrais continuer à l’infini, les cartes intelligentes nous ont fait perdre le sens de l’orientation. Aujourd’hui, quand un satellite d’orientation tombe en panne, c’est la catastrophe. 10 % de la population ne sait même plus rentrer chez elle.

Que proposez-vous  pour remédier à cette aliénation aux objets ?

Je crois qu’il faut réapprendre à vivre sans technologie. La déconnexion temporaire quotidienne est salutaire car elle permet tant de prendre conscience de ses limites que de réapprendre à vivre sans prothèse.  On redécouvre que rien n’est plus important que l’échange humain et que les artifices techniques destinés à nous rapprocher, parfois nous éloignent.