Libre interprétation futuriste de la Belle au bois dormant de Charles Perrault

L’histoire commence des années auparavant dans un espace de coworking ouvert par des entreprises désireuses de minimiser tant leur taxe carbone que les grognements de leurs collaborateurs sur l’archaïsme malsain des transports en commun. Gérard Clocher et Adam Haiéve, deux geeks en overdose permanente de numérique sont avachis dans des fauteuils à bulles. Tout en tapotant sur leurs claviers, ils se livrent à leur activité favorite : pester contre Google. Ils ne supportent plus que l’entreprise californienne fouine dans leurs données personnelles pour les vendre à des commerçants. Alors qu’ils ont presque épuisé leurs quotas de marmonnements contre le géant, Adam Haiéve s’exclame :
– Pourquoi on ne lancerait pas un moteur de recherche sans publicité !
– Parce que sans carburant pour le faire fonctionner, il ne risque de trouver que le paquet de dettes des utopistes qui croient que le gratuit ne se paye pas.
– On pourrait faire payer l’accès un euro. Je suis certaine que des millions, voire des milliards de personnes seraient prêtes à effectuer cet investissement symbolique pour surfer sans publicité.
– Je vois. Tu crois encore meilleur des Mondes, alors que depuis deux mille ans Jésus se venge sur nous de n’être pas mort dans un canapé, réplique Gérard.

Adam envoie un sourire amusé à son copain. Gérard est un aficionado de Cioran. Quand une idée lui galope dans la tête, il en sert une et si possible la plus mal à propos. L’idée fait rapidement son chemin et si bien que Gérard réussit à alléger plusieurs milliers d’euros à son ami. Bien entendu à l’instar de ce Jésus aigri, il lui prophétise une multiplication divine de son capital initial. Avec cette manne, Gérard Clocher crée FautBulles en référence aux fauteuils à bulles qui ont fait pétiller l’idée.

Au loto des idées, Gérard clocher gagne le gros lot. Un an après son lancement, FautBulles, a 150 salariés. Trois ans plus tard, FautBulles rachète Google.

Quand il est au sommet de la gloire, Gérard Clocher envisage de se lancer dans une autre grande œuvre : la construction de sa vie personnelle. Une affaire que ce génie a considérée jusqu’alors être réservé aux cafards et autres morts-vivants.

La première pierre de cet édifice consiste à sélectionner une âme sœur dans un catalogue de beautés garanties sans engrais ni aigreurs. Après avoir effectué un savant tri scientifico-libidineux, il épouse la dame qui se nomme Lilipull. Considérant que vivre dans un endroit souillé par des lignées de Z » humains, Gérard fait ensuite construire une île artificielle et y installe le gratte-ciel le plus haut du monde. La maison étant un peu grande, notre héros décide d’avoir une fille qu’il nommera Belle.

Pour concevoir Belle, Gérard Clocher invite sur l’île les sept plus grands experts en génétique du monde afin qu’ils lui élaborent le génome d’un enfant parfait.

Sir Hister » Beauty  est le premier à intervenir. Ce rugbyman passé sous un rouleau compresseur est expert en gène beauté. Sa laideur naturelle l’a incité à décortiquer le génotype de tous les mannequins du monde. Il propose d’intégrer le gène « Princesse fatale bleu42 » dans la composition génétique du futur enfant.
Le célèbre docteur Slim garantit ensuite qu’avec son bouquet garni, Belle gardera santé et ligne de sa naissance à sa mort. Même avec des orgies de hamburger et de chantilly, sa silhouette restera exemplaire. La peau de Belle naturellement « collagénée » commencera à se détendre à 90 ans.

Edgar M., spécialiste incontesté du gène de l’intelligence, offre un arrangement génétique élaboré à partir de gènes d’Einstein, Pasteur, Foucault, Coluche, Kant et Martine Lambert. La présence de cette inconnue surprend Gérard Clocher. Edgar M. le rassure en expliquant que Martine Lambert est un personnage imaginaire. Comme l’imagination est la meilleure compagnie de transport du monde, cette intrusion va permettre à l’enfant d’aller loin dans la vie.

Le Docteur Super, leader en géno-oncologue, certifie que tout risque d’emballement cellulaire est exclu. Il intègre dans le patrimoine génétique de futur bébé un gène garde-chiourme supprimant toutes les cellules qui s’amuseraient à vouloir se diviser de manière imprévue. Belle pourra oublier qu’hier le cancer était une maladie mortelle.

Lord Cacforty, le chantre de la business génétique dote l’enfant de la bosse des affaires. À l’entendre, Belle  gonflera de manière exponentielle la fortune de son père. Grâce à elle, FatBulles connaîtra une épopée fabuleuse et la planète respira au rythme de ses évolutions.

Le Professeur Fire pose dans l’assemblage une chaleur humaine qui réchauffera le cœur des proches de Bulle. Comme Gérard estime que l’apport est insuffisant, le professeur ajoute une aura dont la brillance attirera les foules.

Lord Mac Simple, le leader incontesté en philosophie du bon sens, explique que Belle aura des jambes à la bonne longueur avec des pieds qui touchent bien la terre et une tête dans les nuages. Grâce à ce dispositif de terrienne aérienne, l’enfant jonglera avec les imprévus, s’amusera avec le hasard, dansera avec les incertitudes.
Neuf mois plus tard, Belle pousse son premier cri. Gérard est si heureux qu’il invite sur son île le ban et l’arrière-ban. Ce jour-là, les sept experts en génétique sont aux anges, car ils ont la certitude d’avoir fabriqué un chef-d’œuvre.

Le bonheur de Gérard Clocher atteint le plus haut degré sur l’échelle de Richter avant de dégringoler aussi vite quand il distingue dans la foule des invités son ancien ami, Adam Haiéve. Craignant qu’Adam lui réclame outre les euros prêtés, sa part de bénéfice de l’entreprise, il ne l’a pas revu depuis l’époque de leur avachissement dans des fauteuils à bulles :
– Alors Gérard, tu n’as pas confiance en moi ?
–  Adam. Quelle surprise ! Si, bien sûr que j’ai confiance en toi, bafouille Gérard en essayant de cacher sa gêne d’autant plus forte que ses conseillers lui avaient suggéré de faire appel à Adam Haiéve, généticien émérite en maladies récessives.
– Tant mieux, car, en souvenir de notre ancienne amitié, j’ai imprimé mon sceau dans le patrimoine génétique de sa fille.
– Oui… Enfin… La lâcheté rend subtile… On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir… L’espoir est une vertu d’esclave.

Après avoir récité un chapelet de Cioran, Gérard ordonne un décryptage immédiat du génome de sa fille. Une heure plus tard, le verdict tombe. Belle est porteuse d’une narcolepsie de l’ennui qui l’atteindra dans sa vingtième année. La maladie se traduira par un endormissement dès qu’une chose ou une personne l’ennuie.
Les vingt premières années de Belle font la joie de ses parents. Sa beauté, son intelligence, son charme n’ont d’égal que sa gentillesse, sa subtilité et sa finesse. Tout ce qu’elle efflore lui réussit. Elle est une publicité vivante pour le bonheur intégral. C’est la Bernadette Soubirou des déprimés. Un sourire d’elle et même les grabataires se mettent à danser.

Mais le jour de ses 20 ans, elle s’endort alors que son père lui raconte pour la centième fois la genèse de son entreprise dans des fauteuils à bulles. Il est tard. Il pense que sa fille est fatiguée, mais, le lendemain, il lance :
– Ce n’est pas la peine de se tuer puisqu’on se tue toujours trop tard.

Ce pessimisme emprunté à son philosophe préféré indique qu’il a compris que la maladie annoncée s’est déclarée. À partir de ce jour, sa fille s’endort dès qu’il évoque ses merveilleux placements boursiers, ses légendaires OPA ou ses subtiles stratégies financières.
Ses conseillers suggèrent à Gérard de parler à sa fille d’autre chose que de ses affaires. Il tente donc de l’intéresser à sa collection de voitures et liste les grands vins de sa cave. Belle s’endort.

Fatigué des endormissements de sa fille, Gérard Clocher décide de donner 1 million d’euros à celui qui réussira à faire passer l’ennui de sa fille. Les plus grands philosophes, humoristes, écrivains, scientifiques de la planète tentent de relever le défi. C’est un fiasco. Belle rejoint systématiquement Morphée au bout de quelques minutes. L’un croit avoir trouvé la recette infaillible en passant les T’chtis, un succès cinématographique d’autrefois. Belle s’endort à la troisième scène. Un autre invite Cécilia, Carla, Laura, Francesca, Milena à raconter leur vie de femmes de président d’une République. Belle ponctue leurs récits de ronflements peu diplomatiques.

Après une série de tentatives infructueuses, il conclut que rien ne peut distraire sa fille de l’ennui et décide de la laisser dormir.
Belle dort longtemps, longtemps. Parfois, elle se réveille, mais c’est juste pour s’endormir de nouveau. Mais un jour, elle reste quelques secondes, minutes, heures, jours réveillés. Son étrange insomnie est provoquée par la vue d’un jardinier qui, dans le parc parental, parle aux fleurs et semble rire de leur réponse.
Le troisième jour sans sommeil, elle descend dans le jardin et demande à l’homme ce qui le rend aussi gai.
– J’aime les fleurs, répond Jérémie. Elles sont généreuses. Dès que vous vous occupez d’elles, elles s’épanouissent.

Jérémie lui raconte ensuite l’histoire de chaque fleur de l’île artificielle. Ce jour-là, Belle ne dort pas, ni les suivants. Elle ne se lasse pas d’écouter Jérémie le jardinier.

Gérard Clocher, soulagé de voir sa fille enfin réveillée, convoque le jardinier et lui donne le million d’euros prévus.
Jérémie achète avec ce pactole les fleurs les plus extraordinaires qui existent. Un matin quand Belle ouvre ses volets, elle voit un parterre fleuri sur lequel on pouvait distinguer une phrase :
« Belle, je t’aime. Est-ce que tu veux m’épouser ? Jérémie. »

Belle et Jérémie se marient et ont de nombreuses insomnies.

Elles sont si nombreuses que Belle est fatiguée. Elle a envie de se reposer, mais Jérémie, croyant l’ennuyer, rivalise d’attention pour la maintenir en éveil. À cause de cette absence de sommeil, il arrive ce que le jardinier craint le plus : Belle s’endort en l’écoutant.

Persuadé d’ennuyer sa Belle, Jérémie prend la décision de partir. Avant de quitter l’île, il envoie de la poussière intelligente sur toutes les fleurs de l’île qui s’allongent sur le sol et ferment leurs corolles.

Depuis, Belle ne dort plus. Elle pleure jour et nuit son amour perdu.

Crédit photo Creativ Commons : Miss Gertrude Powys as The Angel in the pantomime Sleeping Beauty at the Theatre Royal, 1886 / photographer J. T. Gorus, Sydney